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Conflits de normes en petite section de maternelle

Conflits de normes en petite section de maternelle
Résumé d'une communication effectuée au colloque organisé par le SACO, équipe bi-disciplinaire (psychologie et sociologie) de l'Université de Poitiers ; ce colloque (juin 2003) était intitulé : Normes sociales et processus cognitifs



Lorsque l'enfant arrive en petite section de maternelle, il est déjà porteur, malgré son jeune âge, d'habitus forgés dans son milieu familial. La socialisation familiale constitue habituellement la socialisation la plus importante, la base des socialisations ultérieures. Elle est la plus importante dans la mesure où c'est la première, mais aussi parce qu'elle s'effectue dans un milieu fortement chargé affectivement.

L'élève se trouve confronté à un nouveau milieu, le milieu scolaire, qui a ses propres règles, ses normes, son mode de fonctionnement. Ce milieu est l'aboutissement d'une longue construction historique et sociale qui l'a modelé et qui lui confère une certaine consistance parfois mythifiée par les familles elles-mêmes.

Certaines des règles et des normes appliquées dans l'espace scolaire vont se trouver en concordance avec la socialisation familiale, d'autres en rupture. Comment l'enfant de petite section de maternelle compose-t-il avec les deux mondes principaux auxquels il participe, le monde familial et le monde scolaire, lorsque les règles ne sont pas les mêmes? Quelles solutions adopte-t-il pour résoudre les conflits entre les normes familiales et les normes scolaires? En voici quelques exemples.


Conflits de normes culturelles
Haypha (3 ans 1 mois) arrive en cours d'année dans une école maternelle et mange occasionnellement à la cantine. Les ATSEM et les animateurs de midi s'aperçoivent immédiatement qu'elle ne sait manger qu'avec ses doigts. Nous sommes dans une école de centre ville que nous pouvons qualifier de "bourgeoise" (la moitié des pères d'élèves font partie des professions libérales ou des cadres supérieurs). Le père d'Haypha est lui-même ingénieur,d'origine saoudienne; la mère, Française, est enseignante et convertie à l'Islam. Étant donné le milieu social des parents de Haypha,l'ATSEM concernée ne fait pas de commentaire et informe simplement la maman du problème rencontré. Celle-ci explique que la famille étant musulmane, rien ne s'oppose au fait de manger avec les doigts à condition que l'enfant ait lavé ses mains au préalable, mais elle autorise l'utilisation de la cuillère. L'enfant se montre un peu malhabile au début mais elle acquiert vite la même dextérité que ses camarades et passe rapidement, à sa demande, à l'utilisation de la fourchette, pour faire comme les autres enfants.

Dans ce cas, l'enfant ne semble pas avoir été jugée ou culpabilisée, mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans certains cas, le fait de manger avec les doigts est assimilé à un manque total d'éducation et les adultes (enseignants ou ATSEM) ne se privent pas pour critiquer sévèrement la mère de famille, lui reprochant de ne pas savoir élever ses enfants. Ces critiques constituent l'une des premières expériences ou sensations dont la mémoire peut garder la marque et représentent une violence sur l'enfant.


Prenons maintenant l'exemple de la petite Séréna (3 ans 4 mois). Les parents sont d'origine Laotienne, la mère est actuellement au foyer et elle a passé avec ses enfants les deux mois d'été au Laos. Dès le premier jour d'école, Séréna appelle son maître "Oncle Laurent". Cette habitude fait sourire l'instituteur, qui accepte volontiers ce lien parental, mais ne s'explique pas pourquoi cette enfant l'a appelé ainsi, alors que tous les autres élèves l'appellent par son seul prénom. Lors de l'entretien réalisé avec la maman de Séréna, celle-ci m'expliquera que, dans sa culture, le fait qu'un enfant appelle un adulte par son prénom est excessivement mal élevé. Lorsque Séréna est arrivée dans la classe, en septembre, après deux mois passés dans sa famille maternelle au Laos, elle n'a pas pu se résoudre à appeler l'instituteur simplement par son prénom. Elle a spontanément ajouté un titre devant ce prénom afin de ne pas lui manquer de respect. Bien qu'elle soit la seule à l'appeler ainsi, cette habitude perdurait au mois de mai lorsque nous avons effectué notre observation de classe. La norme de politesse imposée par sa culture d'origine était plus forte que le désir d'imitation.
Dans le même ordre d'idées, nous avons connu une petite Ridmi (3 ans 7 mois), dont les parents venaient du Sri Lanka . Au début,l'enfant ne parlait pas du tout à son institutrice, puis, la confiance s'installant, elle l'appelait "Madame Monique", ne pouvant pas se résoudre à l'appeler par son seul prénom.


Dans le cas de ces deux enfants (Séréna, Ridmi), il s'agit d'un conflit de normes culturelles puisque les familles sont étrangères, mais cette façon d'appeler les enseignants de maternelle par leur seul prénom, habitude qui s'est généralisée après mai 68, peut être également une source de gêne pour les parents d'origine populaire qui instituent une distance entre l'enseignant(e) et eux-mêmes.
En revanche, cette habitude semble appréciée par les couches moyennes car elle marque la proximité sociale, mais aussi par les couches supérieures, probablement pour une raison un peu plus ambiguë; nous faisons référence à Pinçon et Charlot (Dans les beaux quartiers) qui montrent que, dans certains quartiers, l'école publique a été, dans les faits, mise au service de la bourgeoisie; certains des parents d'élèves auraient tendance à considérer les enseignants comme étant en quelque sorte à leur service. Le fait d'appeler l'enseignant par son prénom aurait alors quelque chose à voir avec la relation maître/serviteur.


Conflits de normes éducatives
C'est le cas par exemple d'un petit Aurélien de 3 ans 6 mois qui, au début de l'année, prenait sa collation debout, en se déplaçant dans la classe. La maîtresse avait exigé qu'il fasse comme les autres élèves, c'est-à-dire qu'il mange assis à une table, et qu'il y reste jusqu'à la fin de ce petit repas. Aurélien s'était plié assez facilement à cette demande. La même situation s'était reproduite à la cantine. Lors de l'entretien accordé par sa maman, en fin d'année scolaire, elle nous informait incidemment qu'Aurélien "ne tenait pas en place" et qu'il avait d'ailleurs l'habitude de prendre son repas, chez lui, "en faisant le tour de la table ou en se promenant dans la maison". Dans ce cas, cet enfant n'avait donc rien changé à ses habitudes familiales mais il s'était adapté, apparemment sans difficulté, au règlement scolaire.

À la cantine, les élèves de petite section sont souvent encadrés par les ATSEM . Elles essaient d'obtenir que les enfants se tiennent bien à table (c'est-à-dire, surtout, qu'ils restent assis), qu'ils ne gaspillent pas la nourriture, qu'ils mangent proprement... La plupart des enfants s'adaptent à ces règles, essentiellement pour deux raisons: tout d'abord, le respect du statut de l'adulte et la crainte d'être grondé mais aussi pour faire comme la majorité de leurs pairs. La force d'entraînement du groupe en petite section de maternelle est assez flagrant. Il reste néanmoins le risque de voir certains enfants rejeter leurs parents en constatant que leur façon de parler, de manger, de se comporter, n'est pas la "bonne façon" (cf Annie Ernaux). Ce peut être le cas dans certaines familles très défavorisées.
Il arrive aussi parfois que les habitudes mises en place à l'école soient en contradiction avec l'éducation donnée dans des milieux socialement plus élevés. Un petit Benjamin de 3 ans à qui l'ATSEM tentait d'apprendre comment saucer son assiette "proprement" c'est-à-dire en piquant un petit morceau de pain sur la fourchette s'étonnait: "À la maison, Maman dit qu'il ne faut pas saucer son assiette!" Mais probablement amusé par la technique préconisée, il a lui aussi appris à saucer son assiette "proprement"!



En petite section de maternelle les enfants sont confrontés à des modes de socialisation conformes ou en conflit avec leur habitus familial. La violence symbolique de l'école est d'autant plus vive que l'élève est éloigné socialement de la norme scolaire imposée . Cependant, les interactions observées entre les enseignants, les ATSEM et les autres enfants témoignent de la capacité dont les élèves de petite section font preuve face aux conflits engendrés par la confrontation de normes différentes.
Nous avons constaté que les enfants concernés acceptaient généralement la demande des adultes et s'adaptaient la plupart du temps assez rapidement aux routines, rituels, pratiques et règles scolaires, parfois sans rien changer aux usages familiaux. La légitimité de l'adulte, le mimétisme et la force d'entraînement du groupe étaient déterminants .
Lorsque certaines règles leur paraissaient gênantes, elles pouvaient être aménagées par l'enfant ou tout simplement transgressées. Dans d'autres cas, après un temps d'adaptation, la règle semblait incorporée, le corps prenant en charge l'imposition qui lui était faite (en particulier dans le domaine de l'hygiène et du sommeil).

Auteur:Jeanine Maso-Taulère

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these La socialisation de l'enfant en petite section d'école maternelle contribution à l'analyse sociologique de la petite enfance scolarisée au début des années 2000